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Mobutu, le pouvoir et les sacrifices humains

Pour Mobutu, les faits se succèdent et commencent à se ressembler. Malgré la griserie du pouvoir, la fortune et la puissance, parfois la mélancolie le gagne. Il a tout cumulé et accumulé ! Il ne compte plus ses milliards en dollars, ses villas en Afrique, ses châteaux en Europe…
 

En 1988, il organise, dans sa luxueuse villa de la Côte d’Azur (à Cap Martin, en France), de fastueuses réceptions pour la Jet Set internationale. Au nombre des invités : le général Lacaze, chef d’Etat-Major du Président Mitterrand ; Bemba Saolona, Président du patronat Zaïrois ; Pierre Devos, Directeur de l’information à la Radio Télévision Belge ; Raymond Barre, ex –Premier Ministre français ; Jean Christophe, fils de Mitterrand…

Les Fastes et les Amitiés

L’ancien ambassadeur belge au Congo, Paul Cohen, témoigne : « J’ai vu ces fêtes familiales changer de nature. Au début, c’était des fêtes vraiment familiales. Et puis, tout cela a dérapé peu à peu. On passait alors à des réceptions où, rien n’était trop bon, ni trop cher, ni trop riche ». Et l’ancien Intendant de Mobutu, le Colonel De Tennbossche, d’ajouter : « Il distribuait énormément ! A des chefs d’Etat étrangers, pour les aider, et qui étaient de « pauvres occidentaux ». Et tout autour de lui, dans les différentes provinces, et évidemment, dans sa famille ». En 1989, Mobutu est reçu, à la Maison Blanche, par Georges Bush Senior. Le Ministre congolais de l’époque, Kin Kié Malumba, en témoigne : « Son ami, le vrai, celui qu’on a pensé qu’il était l’ami éternel, c’était, sans doute, Georges Bush. Ce dernier a même adopté certains des enfants de Mobutu. On sait qu’à l’époque de la CIA, ils se sont retrouvés, vraiment, en famille. Mobutu, sa femme, ses enfants, et même sa mère, ont habité pendant longtemps dans la maison familiale de Bush. Les deux familles se sont retrouvées plusieurs fois : au total, 24 fois ! ». En mars 1988, Mobutu est reçu en France, par le Premier ministre, Jacques Chirac. La même année, il rend visite, pour la deuxième fois, à son vieil ami, Nicola Ceausescu, Président de la république socialiste de Roumanie, au pouvoir depuis plus de 20 ans. On le sait : les grands dictateurs finissent toujours par se reconnaître et se rencontrer. Si bien que, comme le témoigne l’ancien Ministre congolais de l’Information, Sakombi Inongo : « Quand Ceausescu a été exécuté, avec sa femme Ilena, j’ai fait passer les images à la télé. Mon dieu ! Mobutu m’a téléphoné en hurlant. Il ne pouvait pas me dire de quoi il s’agissait. Alors, il m’a raccroché au nez, brutalement… Je crois qu’après l’assassinat de Ceausescu, il avait pensé à lui –même, compte tenu du fait qu’il a mené le peuple Zaïrois de la même manière que Ceausescu a mené le peuple roumain. Les régimes des deux pays étaient pareils. Alors, il a eu peur que les Zaïrois aient l’idée de l’assassiner, comme son ami Ceausescu ». Aux dires de l’ex –Conseiller économique de Mobutu, Hugues Leclerc : « Dans toutes ses amitiés avec l’extérieur, il avait un esprit diplomatique. Il jouait très habilement, c’était une de ses grandes forces ». mais en 1989, le discours de Mobutu – aux Nations Unies, à New-York –est interrompu par des huées de protestation, venant de l’extérieur de l’enceinte : « Mobutu, assassin ! »

Un vent nouveau

Il est écrit qu’on peut tromper une partie du peuple tout le temps. Qu’on peut tromper tout le peuple, certain temps. Mais qu’on ne peut jamais tromper tout le peuple, tout le temps ! Le 24 avril 1990, à Kinshasa, Mobutu lâche enfin du lest, mais à contrecoeur : il parle de… multipartisme politique, et accepte un débat de société. L’ancien chef de la CIA au Congo, Larry Devlin, explique ce revirement inattendu : « Je crois qu’il a été contraint à cette démocratie. Il n’y croyait pas vraiment. Mais il voyait que c’était nécessaire, s’il voulait éviter une nouvelle guerre civile. Il y a aussi eu des pressions de l’Europe et des Etats-Unis ». Sous la direction de Monseigneur Monsengo, les 2850 participants à la conférence nationale, venus de toutes les régions du pays, dénoncent les dérives totalitaires de Mobutu. Et le leader de l’opposition, Etienne Tshisekedi, de saisir la balle au bond : « Son bilan est criminel ! Il mérite un jour que le peuple Zaïrois s’en occupe, pour savoir comment un homme, fils de ce pays, peut avoir détruit ce pays –là. Et je le vois tout simplement en fuite, parce qu’il a peur d’être un jour jugé par le peuple Zaïrois ». Un peuple qui l’a démystifié pour de bon, selon les dires du mathématicien congolais, Aubert Mukendi : « Tout le monde croyait que, penser le moindre mal de Mobutu, dire le moindre mot, qui ne soit pas à la gloire de Mobutu, entraînaient la mort immédiate. C’était comme ça, dans les années 1960 -70. Mais Tshisekedi l’a fait en public, devant plus de 100.000 témoins, et tout le monde a applaudi. Et il n’est pas mort ! C’était une preuve ! Alors, tout le monde s’est dit : « Oh, le lion n’a plus de griffes, ni de dents. Il ne peut plus mordre ». Mobutu était démystifié ! ». Blessé dans son orgueil, Mobutu suspend la conférence nationale. Il ne lui pardonne pas de s’ériger en tribunal populaire, contre son régime. Le 26 février 1992, à Kinshasa, les partis, la Presse et la population se mobilisent et organisent une marche pacifique : la « Marche de l’Espoir », appelée aussi « Marche des chrétiens ». La manifestation est réprimée dans le sang. Des dizaines de marcheurs sont blessés, d’autres sont abattus, sans sommation. Vomi par Kinshasa, vilipendé sur l’ensemble du pays, Mobutu se réfugie dans le village de son enfance, à Gbadolité. Ici, le Roi –Léopard a réalisé un rêve féerique : se faire construire, en pleine forêt équatoriale, un luxueux palais présidentiel… pendant ce temps, le pays sombre dans le chaos. A Kinshasa et dans l’ensemble des régions, les militaires, impayés, se déchaînent. Ils mettent à sac maisons, magasins, entrepôts, immeubles… très vite, la population affamée participe au pillage, qui prend une tournure politique. A Gbadolite, Mobutu espère, encore, sauvegarder une souveraineté illusoire sur près de 40 millions d’habitants. Tout en refusant de croire que ces troubles –qui auront duré de septembre 1991 à janvier 1993 –sonnent le glas de son régime.

Lâché par ses Fétiches

A Gbadolite, Mobutu et son entourage s’accrochent, désespérément, au pouvoir. Après trois décennies de prédation, ils ont accumulé de quoi tenir le coup. Des milliards de dollars reposent dans les banques occidentales et leur permettent de couler des jours meilleurs. Au besoin, ils font tourner la planche à billets : ils impriment, en Autriche, en Angleterre, au Brésil, en Argentine, l’argent qui leur est nécessaire pour soudoyer, récompenser, corrompre… Le résultat de ces menées occultes est décrit par le dramaturge congolais, Lye Mudaba Yoka : « Mobutu a capitalisé la malédiction, tout au long de son règne ; en réalité, sans le savoir. Et ce qu’il prenait pour des conquêtes n’étaient, en fait, que des malédictions. Il croyait braver l’ordre établi, mais en réalité, il allait de sacrilèges en sacrilèges, et capitalisait, à moyen et à long terme, une malédiction qui s’est retournée contre lui comme un boomerang ». En moins de deux ans, Mobutu, perd deux de ses fils, dont le Lieutenant Kongo Mobutu, mort subitement à Bruxelles. Toutes les tendances politiques sont présentes au deuil, avec, à leur tête, Monseigneur Monsengo et Etienne Tshisekedi. Le beau –fils de Mobutu, Pierre Janssen, est dépassé par tant de malheurs : « Une fois par an, je dirais même chaque fois, il y a des drames dans la famille. Beaucoup de choses se sont succédées, des années auparavant. Moi qui n’y croyais pas au départ, je me posais des tas de questions. Ça faisait vraiment peur. A l’enterrement de mon beau-frère (NDLR : Konga Mobutu), des gens criaient, en disant : « Arrêtez d’user de cette magie noire, de cette sorcellerie ! ». Les gens de la rue, eux, disaient : « Vous avez tellement usé des gris-gris que vous devez maintenant le payer cher ! ». Et le mathématicien Aubert Mukendi, d’expliquer la cause de ces drames : « Au début, Mobutu faisait beaucoup de massacres. Il tuait, et les gens disaient que c’était, en réalité, des sacrifices qu’il faisait. Et qu’à partir d’un certain moment, il ne pouvait plus le faire autant qu’il le faisait avant. Alors, quand les esprits vous exigent deux ou trois personnes, et que vous ne pouvez pas les donner, ils se servent eux –mêmes. Il prennent ce qui vous est le plus cher : votre femme, votre enfant, votre ami… c’est un contrat, et lorsqu’il n’est pas honoré… ». C’est l’ancien ministre de l’information, Sakombi Inongo, qui met la touche finale à cette liste d’horreurs : « Mobutu avait beaucoup de gris –gris, beaucoup de talismans. Je ne sais pas s’il a eu les plus grands et puissants magiciens, marabouts et sorciers de ce monde. Mais, j’en ai vu chez lui. Je l’ai vu, de mes propres yeux, boire un verre de sang humain ! Pour son pouvoir, sa force, sa puissance, son autorité… C’est incroyable ! ».

La faim de la fin

En Août 1996, Mobutu est hospitalisé à Lausanne (en Suisse) pour y subir une opération. Le Zaïre réalise que le vieux Léopard est vulnérable, et que la maladie peut l’emporter sur la logique des urnes, ou sur la loi des armes. Profitant de l’absence prolongée du chef, une rébellion surgit à l’Est du Zaïre et déferle sur l’ensemble du pays.

L’insurrection est dirigée par un ancien rebelle lumumbiste, Laurent Désiré Kabila. Jusqu’en novembre 1996, le despote est en convalescence, dans sa villa du Cap Martin, sur la Côte d’Azur. Il se sent seul et abandonné. Son retour à Kinshasa, le 17 décembre 1996, est accueilli avec hostilité. Pire, dès avril 1997, à Kinshasa, la population se mobilise autour du leader de l’opposition, Etienne Tshisekedi. Encore une fois, la manifestation est réprimée, dans le sang, par les soldats de la Garde présidentielle. Mais les dés sont jetés. Et comme dira l’ancien ministre, Kin Kié Malumba : « Mobutu a été abandonné. Tous ceux qui l’ont fait roi, ne veulent plus de lui. S’il ne fuit pas, son cadavre va être traîné dans la ville ». Et le mathématicien Aubert Mukendi, de renchérir : « Il était devenu pire qu’une poutre pourrie, rongée par les termites : au bout d’un certain temps, elle s’écroule d’elle –même. Il suffit d’un coup de vent ». le 4 mai 1997, à Pointe Noire, Mobutu, acculé par l’avancée des insurgés, accepte de rencontrer le chef de la rébellion, Laurent D. Kabila. Mais les pourparlers de paix, bien qu’engagés en présence du vieux sage, Nelson Mandela, échouent. Kabila n’aura qu’un seul mot pour le dictateur : « Démissionnez ! ». Plus pour sauver sa vie que pour sauver les meubles, Mobutu jugea sage d’obéir à l’injonction. Il fait mieux : le 17 mai 1997, il s’enfuit en direction… de l’aéroport, mais par des chemins détournés, sous bonne escorte. Le voilà chassé du pouvoir, comme un pestiféré ! Le 17 mai 1977, Kinshasa tombe aux mains des insurgés, et Kabila est proclamé Président du Zaïre, devenu République démocratique du Congo. Les anciens dignitaires ont déjà fui vers l’autre rive du fleuve Congo.

Pendant que le dictateur en exil se débat sur son lit d’hôpital, à Rabat (au Maroc), ses derniers fidèles sont lynchés dans les rues de Kinshasa, un pneu enflammé autour du corps. Le 8 septembre 1997 Mobutu meurt au Maroc, solitaire et rejeté dans la poubelle de l’Histoire. Le demi –dieu n’était pas immortel… On dit que dans une tragédie, les rôles sont, souvent, mal distribués. On dit aussi que le dictateur, qui inscrit son destin en lettres cousues de trahison et de lâcheté, paie au prix fort, le revers de l’Histoire.

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